Étude menée en 2023
Raisonner à partir de concepts abstraits est une capacité propre de l’humain. Pour mesurer cette capacité, nous nous intéressons plus particulièrement aux concepts de “même” et “différent”. Nous proposons aux enfants un jeu en utilisant des cartes présentant chacune deux symboles. Ces deux symboles peuvent être différents ou identiques. Nous demandons aux enfants d’associer deux cartes en fonction de la relation qu’elle représente, en faisant abstraction des symboles présentés. Lorsque deux symboles identiques apparaissent sur une carte, elle doit être associée à l’autre carte présentant également deux symboles identiques, bien que les symboles sur les deux cartes soient différents. Si, au contraire, la carte présente deux symboles différents, elle doit être associée à l’autre carte présentant deux symboles différents :

Les enfants de moins de 5 ans échouent à cette tâche, malgré le fait que ces enfants aient une représentation de ce qui est même et différent et qu’ils soient capables de manipuler ces concepts (associer ensemble deux éléments parfaitement identiques par exemple). Nous cherchons donc à identifier pour quelle raison cette tâche est si difficile.
Deux hypothèses sont alors possibles pour expliquer cet échec.Soit les représentations présentes dès les plus jeunes âges ne sont pas suffisantes pour raisonner à partir de concepts abstraits, soit les enfants en auraient les capacités, mais ils ne pensent pas aux concepts de même et différent comme étant pertinents pour résoudre cette tâche et se concentrent plus facilement sur les formes des symboles présentés sur les cartes. Autrement dit, il y a soit un changement de représentation au cours du développement, soit un changement dans la pertinence de représentation déjà existantes.
Nous avons alors proposé un entrainement supplémentaire aux enfants de 3, 4, 5 et 6 ans dans le but de faire penser au concept de même et différent. Cet entrainement consistait à trier les cartes où figuraient deux symboles identiques dans une boite et les cartes où figuraient deux symboles différents dans une seconde boite.
Bien que tous les enfants réussissaient cette tâche d’entrainement, c’est seulement à partir de 4 ans que de meilleures capacités d’abstraction ont été observées sur la tâche initiale. Les enfants de 3 ans quant à eux échouent toujours.
Il était ensuite demandé aux enfants d’expliquer ce qu’ils avaient compris de la tâche. Nous avons observé de meilleurs résultats lorsque les enfants avaient utilisé les mots “même” et “différents” au cours de l’étude comparativement à ceux qui ne les avaient pas utilisés. Nous avons alors vu plus d’enfants de 4 ans afin de pouvoir comparer deux groupes d’un même âge en fonction de leur production des mots “même” et “différent”. Seuls les enfants ayant produit les mots bénéficiaient de l’entrainement et réussissaient la tâche initiale.
Ces résultats suggèrent qu’effectivement les enfants se concentreraient spontanément plus facilement sur les aspects visuels ou potentiellement esthétiques des objets.
Cependant, lorsqu’ils sont orientés vers les relations liant les symboles (même et différent), seuls les enfants produisant les mots “même” et “différent” parviennent à faire preuve d’abstraction et réussissent la tâche. Nous pensons qu’un changement de représentation est donc nécessaire afin que les enfants parviennent à réaliser cette tâche, et il semblerait que cela coïncide avec l’acquisition et la production des mots “même” et “différent”.
Néanmoins, cette étude nous a laissé avec une question ouverte : est-ce l’acquisition des mots qui va permettre à l’enfant de développer une nouvelle représentation des concepts, ou bien le contraire ? Nous avons donc tenté d’enseigner les mots “même” et “différent” à des enfants de 3 ans à l’aide d’un livre, pour voir si cela aurait des répercussions positives sur les capacités à raisonner à partir de concepts abstraits. L’étude est toujours en cours, nous espérons donc répondre à cette question dans les mois à venir.
